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Disparition de Dabo Boukary : le témoignage de Omar Barou Hountondji, 29 ans après

Ceci est un témoignage du camarade Omar Barou Hountondji, Délégué ANEB de la corporation de l’IMP (Institut des Maths et Physique) de l’Université de Ouagadougou en Mai 1990. Lisez plutôt !
« J’étais le délégué ANEB de la corporation de l’IMP (Institut des Maths et Physique) à l’époque. J’étais en Maths‐Physique 2eme Année (MP2) au moment des évènements. A ce titre j’ai été un acteur, témoin « privilégié » et surtout victime des évènements de Mai 1990 selon la formule consacrée.
Tout d’abords les faits. On a coutume de dire que les faits sont têtus, et oui ils le sont :
1) De la présence de Salif Diallo sur le campus le 16 Mai 1990 : Salif Diallo (dans l’élément que j’ai écouté) prétend être de passage et avoir vu un spectacle désolant. Salif Diallo est arrivé sur le campus au moment où le meeting de l’ANEB devant le rectorat était en cours. Le délégué général de l’ANEB était en train de lire son message aux autorités qui étaient : Pr Mouhoussine Nacro (Ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique)
et Pr Alain Nindawa Sawadogo (le recteur de l’université de Ouaga à l’époque).
Salif Diallo est arrivé en VW Jetta et je me souviens comme si c’était hier, il a dit ceci au ministre
« Qu’est qu’il y a ? Dispersez‐moi ces gars‐là » Et le ministre Nacro de le prendre par la main et lui dire « Non calme-toi, laisses les finir ».
J’ai pu capter cette conversation car je faisais partir du cordon sécuritaire de l’ANEB et à ce titre j’étais situé à côté des autorités. Je me rappelle encore du décor (c’était entre l’ESSEC « Ecole Supérieure des Sciences Economiques » et le rectorat pour ceux qui se rappellent des bâtiments de l’UO à l’époque). Les étudiants étaient à l’est coté ESSEC, le recteur et le ministre devant eux (ouest, coté rectorat) et derrière les autorités il y avait un groupe de « forces de l’ordre ».
Grand frère Salif Diallo, la répression des militaires (que vous traitez de bataille entre étudiants et militaires et qui aurait justifié votre venue sur le campus) a commencé plus tard pas au moment où vous êtes arrivez et que se tenait le meeting de l’ANEB. Les militaires sont entrés en action plus tard et de manière féroce et aveugle.
2) Dans l’élément que j’ai suivi, Salif Diallo dit être allé voir le colonel Diendéré pour libérer les étudiants mis aux arrêts. Je crois que Salif doit parler d’une autre répression (pas celle de Mai 1990 où Dabo a été assassiné). J’explique : après avoir été exclu de l’université, arrêté jjpuis enrôlé dans l’armée, j’ai servi au conseil (jusqu’en Mai 1991) où Diendéré était mon chef de corps et il était capitaine. Ca ressemble à un détail mais le grade de Diendéré a de l’importance car il nous situe sur la période. Quand Salif Diallo dit qu’on lui aurait dit qu’il n’y a plus d’étudiants détenus, nous qui avons passé un an au conseil, sommes la preuve de la non véracité de cette proposition. Une année de détention, torture puis service militaire.
Apres l’exposé des faits tels que je les ai vécus, je vais faire un petit commentaire et observations.
A la question de l’étudiant sur sa présence sur le campus (16 Mai 1990), Salif Diallo pense qu’il (l’étudiant) est un « petit instrumentalisé », moi je pense que Salif veut instrumentaliser l’histoire, la réviser pour ce donner le beau rôle. Ainsi donc il invente un spectacle (affrontement entre étudiants et militaires) désolant qui l’aurait obligé lui bras droit de l’homme fort (Blaise Compaoré) à s’arrêter pour s’enquérir de la situation.
Non, grand frère ce n’est pas exact, vous aspirez à diriger le Burkina (encore une fois de plus), il faut que le peuple puisse vous faire confiance au moins sur les faits tels qu’ils se sont passés, pas comme ils vous arrangent. Et cela ressemble beaucoup à du Blaise Compaoré : les faits tels qu’ils se sont passés sont des détails qui ne sauraient faire obstruction à la marche de son pouvoir.
Le peuple burkinabè ne veut plus de ces pratiques des années Compaoré s’il vous plait. Pour vous confier son destin, il faut que le peuple puisse vous faire confiance que vous allez relater les faits tels qu’ils se sont passés.
Vous avez souhaitez le grand déballage (dans l’élément que j’ai suivi), mais excusez‐moi grand frère, ici vous avez déballez le mauvais sac ou dossier. Fouillez bien votre mémoire et dites‐nous les faits comme ils ont se sont passés même si votre image va en pâtir.
Dans le même élément, Salif Diallo nous apprend qu’il a dirigé l’AEVO (Association des Etudiants Voltaïques de Ouaga ; appellation de l’ANEB sous la Haute‐Volta). C’est exact, et en tant que vos successeurs à l’ANEB, nous avons entendu parler de votre légende à l’AEVO. Nous avons entendu raconter comment vous étiez sans pitié et féroce (dans le débat cela s’entend) à l’ endroit de ceux qui s’opposaient à vos points de vue. Comme on dit en anglais vous aviez une méthode« Take no prisonners » c’est‐à‐dire on gagne jusqu’au bout pas de demi‐mesure. Votre manière (intimidante) de répondre au jeune étudiant confirme la légende que vous avez laissée à l’AEVO/ANEB.
A l’ANEB, on nous a aussi appris une autre leçon très importante : notre plus grand fossoyeur et répresseur sera quelqu’un qui a été de l’ANEB, un ainé, un devancier. Et oui, nous ne nous
sommes pas fait d’illusions le moment où nous vous avons vu descendre de votre Jetta
ministérielle, nous avions compris que ça allait chauffer comme on disait à l’armée. Et chauffer, ça vraiment chauffé : des dizaines d’étudiants exclus, arrêtés, torturés et un assassiné.
Dans le souci de se donner le beau rôle, Salif Diallo va imaginer un spectacle désolant qui n’a jamais existé ce 16 Mai 1990. Cela est une grave insulte à la mémoire de celui qui a été assassiné et aussi une insulte à l’endroit de toutes les victimes de Mai 1990 (et c’est pourquoi nous n’allons pas nous taire, grand frère).
Ce jour‐là vous n’aviez même pas pris le temps d’écouter le message de notre délégué. C’était un message militant qui demandait plus de liberté de réunion, de meilleures conditions de vie et d’études pour les étudiants. Demain quand vous seriez au pouvoir est‐ce que vous allez traiter les revendications populaires avec le même dédain répressif et féroce ?
Grand frère Salif Diallo, s’il y a eu casse en Mai 1990, ce ne sont que les étudiants qui ont été cassés par votre garde prétorienne (le régime du front populaire). Oui les militaires du conseil sont descendus sur le campus et ont réprimé les étudiants sans discernement et avec férocité.
Je sens dans votre démarche sur l’affaire Dabo Boukary une farouche volonté de réviser
l’histoire pour qu’elle colle à votre ambition de gérer encore le pouvoir une fois de plus. C’est vrai que vous avez eu 5 ans (2009 a maintenant que vous avez quitté le pouvoir) pour réfléchir et polir votre version des faits, mais Grand frère, nous les victimes nous vivons avec ces marques dans notre chair et âme depuis plus de 22 ans. Et cela fait 22 ans que nous attendons que vous nous dites qui a tué Dabo et où est ce que vous l’avez enterré (Compaoré et ses bras droits).
Nous attendons la vérité, mais pas celle que nous a servie un ancien ministre et haut dignitaire de ce pays il y a une vingtaine d’années ; oui il a osé nous dire que Dabo a voulu s’évader du conseil et c’est pourquoi il a été tué. Certains d’entre nous portent encore les stigmates corporels des tortures qu’ils ont subies au conseil.
Grand frère, à default de compatir à notre immense douleur avec la perte de notre camarade Dabo Boukary, n’ajoutez pas de l’injure à la blessure en inventant des situations qui n’ont jamais existé pour vous donner une image clean. Je sais que vous auriez besoin d’une image clean, mais grand frère nous les victimes et acteurs de Mai 1990 ne vous laisseront pas salir la mémoire de Dabo et le digne sacrifice que nous avons consentit.
Nous avions compris très tôt que le pouvoir de Blaise Compaoré était autocratique, criminel et anti‐démocratique. Mieux nous avons osé nous y opposer quand s’y opposer vous garantissait dans le meilleur des cas la prison et au pire la mort ; rappelez‐vous c’était le moment du « on te fait, et puis il n’y rien ».
Arrêtez d’insulter notre sacrifice car nous n’avons pas attendu 2009 pour avoir cette prise de conscience. Et ce à titre nous avons assuré la veille du mouvement démocratique citoyen afin qu’un jour le plus grand nombre nous rejoigne et qu’ensemble nous puissions écrire ces pages glorieuses de notre histoire qu’ont été les journées révolutionnaires d’octobre 2014.
Je respecte votre contribution personnelle et celle de votre parti politique à la lutte anti‐Compaoré, mais je ne vous laisserai pas ternir la contribution de l’ANEB à coups de falsifications de l’histoire.
Je demande à tous les gens qui ont souvenance de ces évènements de témoigner car l’histoire doit être dite comme elle s’est passée, pas comme les aspirants au pouvoir veulent l’écrire.
Je souhaiterais surtout que le Pr Nacro donne son témoignage.
Je voudrais poser une question très personnelle à Salif Diallo, il n’est certainement pas obligé de répondre ; mais je vais la poser quand même. Monsieur Salif Diallo, est‐ce que vous connaissiez personnellement Dabo Boukary de son vivant ? Si oui quelles ont été vos relations de son vivant ?
Aux autorités judiciaires de la transition, nous disons que le dossier Dabo Boukary ne demande qu’à être jugé, beaucoup de témoins sont encore en vie et ne demandent qu’à être écouter. Ceux qui ont été tortures avec lui sont encore‐là, le capitaine (son grade a l’époque) Diendéré est là, lui qui est venu constater le résultat du boulot de ces hommes : le cadavre de Dabo Boukary. Et sur le champ pour étouffer l’affaire, il a ordonné l’envoi, suivi de la séquestration des témoins (les étudiants qui ont vu Dabo rendre le dernier souffle) au CNEC de Po pour près de 6 mois en isolement complet. Certains de ceux qui l’ont torturé jusqu’à rendre l’âme sont encore là.
En résumé, sur le témoignage de Salif Diallo, de deux choses l’une :
1) Dans le meilleur des cas Salif Diallo confond les dates des différentes répressions que le pouvoir Compaoré‐Diallo (1987‐2009) a sauvagement abattues sur la jeunesse du Burkina et
en particulier la classe estudiantine. Auquel cas, il pourrait avoir une « excuse » car il est
humainement possible de « mélanger » les dates et détails de ces multiples et inhumaines
répressions.
2) Dans le pire des cas Salif Diallo ne dit pas la vérité dans son témoignage sur son rôle dans l’affaire Dabo Boukary, en tout cas en ce qui concerne sa présence sur le campus le premier
jour des évènements en Mai 1990. Salif Diallo est arrivé au rectorat (ou se tenait le meeting de l’ANEB avec les étudiants regroupés autour de leur délégué) au moment où le Délégué général de l’ANEB livrait son message à l’adresse des autorités universitaires qu’étaient le
ministre Mouhoussine Nacro et le recteur Alain N. Sawadogo. Aucune confrontation n’avait eu lieu avant et jusqu’au moment où il a fait irruption à notre meeting et demander qu’on nous disperse.
Voilà pour l’instant mon témoignage sur les évènements de Mai 1990, je pourrais certainement apporter d’autres éclaircissements tant que besoin se fera.
Merci d’avoir lu ma modeste contribution sur les évènements de Mai 1990 pour que la lumière soit. »
Omar Barou Hountondji
Délégué ANEB de la corporation de l’IMP (Institut des Maths et
Physique) de l’Université de Ouagadougou en Mai 1990

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