Enseignement supérieur : Quelques pistes pour des institutions réellement au service du développement du capital humain

Enseignant à l’Université Thomas Sankara au Burkina Faso, Dr Benjamin SIA est un fin connaisseur de la technologie éducative. Dans cette tribune, il indique quelques pistes pour des institutions d’enseignement supérieur réellement au service du développement du capital humain.

« Il n’est de richesse que d’hommes », on peut dire que le Burkina Faso a fait sienne cette citation de Jean Bodin en plaçant au cœur de sa politique actuelle, le développement du capital humain, du moins si on s’en tient aux déclarations. Dans les différentes délibérations des conseils des ministres, une section est entièrement consacrée à ce volet.

Le concept, au sens large du terme, peut renvoyer à un paquet de services qui participe au bien-être du citoyen et dans ce sens, il prend en compte la santé, l’accès à l’eau potable… Cet entendement du politique burkinabé mérite d’être recentré sur le contenu que donnent plusieurs spécialistes du domaine qui le lient au rôle de l’Homme dans le processus de création de richesses, de développement d’un pays et correspond aux savoir-faire en contexte nécessaire à l’exercice de ce rôle.

Dans ce sens, le développement de tout pays est fortement conditionné par la mise en place d’un cadre de formation efficace fortement ancré dans le présent avec une grande capacité de projection dans le future parce que comme le sous-tend Joseph KI-Zerbo, « La matière grise est la locomotive du progrès » ou encore Gary Becker « l’investissement dans les hommes est une condition essentielle pour le progrès économique ».

Pour la formation de ces compétences, de ce capital humain au-delà des services sociaux de base pour le bien être, l’éducation demeure le pivot. Les formations, tant initiales que continues constituent les deux principales voies pour assurer les besoins du présent et anticiper ceux du futur. La prise en compte de l’enjeu du futur est essentiel pour l’efficacité surtout externe de tout système éducatif. Dans ce sens, un rapport de Dell et du think tank « Institute for the Future » précise qu’environ 85% des métiers de 2030 n’existent pas encore aujourd’hui ! Alors, pour un système efficace, il faudrait commencer à prospecter sur ces nouveaux métiers et mettre en place les dispositifs adéquats pour la formation de ces nouvelles compétences.

Associer des compétences en ingénierie de formation

L’enseignement supérieur Burkinabé, à travers le changement de la dénomination des facultés en UFR lors de la réforme de 2000, semblait s’inscrire dans cette perspective. En plus des formations classiques, plusieurs UFR proposent des licences et des masters professionnels. De plus en plus de certificats sont aussi proposés par certains instituts. Mais, à l’analyse du processus trois pistes permettraient d’améliorer ou de renforcer les offres actuelles.

Première piste, sans renier le rôle régalien des institutions d’enseignement supérieur dans la conception des programmes, il est important pour un programme de formation professionnelle pertinente et efficace d’associer des compétences en ingénierie de formation. L’élaboration des programmes de formation professionnelle obéit à des normes dont les acteurs actuels ne sont pas nécessairement outillés dans la mesure où la plupart des intervenants sont les produits du système classique de formation. Ils sont plus des spécialistes de leurs disciplines.

Allez des compétences attendues en contexte professionnel tout en prenant en compte l’évolution possible de ce contexte de travail pour proposer des contenus de formation relève de l’ingénierie de formation et non du parcours des spécialistes du domaine. La voie actuelle qui consiste pratiquement à imaginer les compétences dont les professionnels ont besoin semble plus mettre l’accent sur le cadre théorique de base que sur la capacité de mobilisation des savoirs, savoir-faire, savoir-être des aptitudes physiques nécessaires pour résoudre un problème en contexte professionnel simple ou complexe.

Deuxième piste, il est impératif pour nos institutions d’enseignement supérieur de s’ouvrir pour prendre en compte les nouveaux enjeux de la formation. Au titre de ces enjeux, on peut retenir l’adoption de deux flexibilités pour le renforcement des compétences du plus grand nombre.

En premier lieu, on peut retenir la flexibilité temporelle. La plupart de nos filières sont des filières classiques qui ne permettent pas aux apprenants de sortir avec des compétences professionnelles et les masters qui préparent au troisième cycle sont aussi contingentés. En outre, dans le milieu professionnel, on assiste à une évolution rapide des métiers avec l’avènement des nouvelles technologies.

La formation continue apparaît comme une vraie alternative pour la préservation de l’emploi d’une part et pour l’ouverture de nouvelles perspectives professionnelles d’autre part. La flexibilité temporelle à travers la mise en place de micro programmes capitalisables pour l’obtention de diplômes de grades constitue un enjeu majeur pour nos universités. Cette forme de flexibilité est déjà adoptée dans les universités canadiennes. Le recours aux dispositifs de formation à distance pourrait davantage améliorer cette flexibilité.

Programmes de certification

En deuxième lieu, on peut noter la flexibilité d’ouverture ou d’accès. Le développement de programmes de certificats de compétences pourrait pallier le manque de compétences nécessaires à l’insertion professionnelle des sortants du système et participer au renforcement de compétence des professionnels en activité en répondant aux besoins d’évolution de leurs métiers.

Mais, pour un accès de la majorité du public cible qui sont dans ce besoin, les institutions d’enseignement supérieur devraient opter pour une seconde flexibilité qui se déclinerait en terme d’ouverture, ou d’accès en détachant la condition d’inscription dans des programmes de grades (licence, master) qui exige le baccalauréat, des programmes de certification en autorisant ceux qui n’ont pas de baccalauréats de renforcer leurs compétences surtout, les professionnels.

Un enseignant titulaire du diplôme de CASUS qui n’a pas le baccalauréat et qui souhaiterait faire un certificat en gestion des structures éducatives ou un contrôleur financier non titulaire du baccalauréat qui souhaiterait renforcer ses capacités en passation des marchés devrait pouvoir le faire. Ces deux agents occupent déjà ces postes et exécutent les différentes tâches qui sont y sont liées.

Cette ouverture est déjà une réalité dans le monde universitaire à travers les cours ouverts en ligne (MOOC en anglais). France université numérique (FUN), Coursera (américain), ou Edulib (canadien) offrent aujourd’hui des certificats d’université de renom sans condition de diplôme d’accès à l’enseignement supérieur. Toute personne qui le souhaite peut s’inscrire en ligne, suivre le programme et participer aux examens de certification.

Troisième et dernière piste, le ministère de l’enseignement supérieur devrait envisager l’encadrement des programmes de certificats de compétence qui ne sont pas encore pris en compte dans la législation au niveau supérieur, à notre connaissance. Définir ce qu’on entend par un certificat et catégoriser, réfléchir à son arrimage au système LMD par une validation des acquis et enfin, définir des certificats de compétences professionnelles nationaux pour répondre à des besoins spécifiques du développement ou de secteurs émergents comme celui de l’intégration des TIC dans les domaines stratégiques comme la santé, l’éducation…

En guise d’exemple, concernant le domaine des TIC, des certificats nationaux de compétences numériques transversales(compétences numériques et informationnelles) et spécifiques (compétences numériques pour l’enseignement, la santé, la gestion…) sont aujourd’hui mis en œuvre dans les institutions d’enseignement supérieur français. Le contexte de la Covid19 nous interpelle à s’orienter davantage vers cette piste.

Pour des institutions d’enseignement supérieur au service du développement du capital humain, ces trois sillons peuvent être mis en perspective à court terme. Au-delà, il y va de la survie de nos universités et instituts. Les universités occidentales ont déjà commencé à conquérir le marché africain et quelque fois en se servant de nos institutions d’enseignement supérieur comme des centres de sous-traitance à travers des formations délocalisées.

Aujourd’hui, nous avons les compétences, le savoir est accessible grâce aux TIC, alors il appartient aux acteurs de s’organiser pour créer les conditions pour des institutions supérieurs au service du développement du capital humain à travers la conception et la mise en œuvre de programmes de formations innovantes qui prennent en compte les enjeux de développement de la sous-région.

Dr SIA Benjamin
Assistant en technologies éducatives
Université Thomas SANKARA

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