Burkina Faso : la mauvaise gouvernance altère la qualité des infrastructures selon le REN-LAC

De nombreuses infrastructures publiques construites ces dernières années par l’Etat burkinabè n’ont pas résisté aux intempéries. Loin d’être banal, cette situation renseigne, à notre avis, sur le niveau de la mauvaise gouvernance dans le secteur et devrait interpeller l’Etat à sévir. Mais, en lieu et place, on assiste plutôt à une passivité qui s’apparente à une complicité des gouvernants au plus haut sommet.
Au mois de juin 2020, l’opinion nationale découvrait avec étonnement sur les réseaux sociaux des bandes sonores mettant en cause Adama Kanazoé, Conseiller spécial du Président du Faso, dans une affaire d’attribution frauduleuse de marché pour les travaux d’entretien de la RN15 Kaya-Boulsa longue de 81,2 kilomètres. Selon le compte-rendu du Conseil des ministres du 27 septembre 2017, ce marché a été attribué à l’entreprise SOGETRAPUB par la procédure d’entente directe pour un montant de plus d’un milliard et demi de francs CFA.
En réaction à ces allégations gravissimes, le ministre Éric Bougouma a vite fait d’apporter des démentis dans un communiqué le 30 juin 2020, sans pour autant éclairer davantage l’opinion sur les conditions d’attributions de ce marché qui restent assez floues. Surtout que cette affaire est loin d’être le seul scandale qui éclabousse actuellement le département des infrastructures.
On en veut pour preuve les travaux de l’autoroute de contournement de la capitale Ouagadougou lancés le 30 octobre 2018. Ce marché qui s’élève à plus de 180 milliards a été octroyé au groupe EBOMAF dans le cadre d’un contrat de Partenariat –public- privé (PPP), au détriment d’une autre entreprise moins disant. Mais, paradoxalement, à moins de 50% du taux d’exécution, un avenant avec incidence financière d’une trentaine de milliards a été conclu avec EBOMAF.
Lors du dernier numéro de l’émission « Dialogue citoyen » diffusée le 28 juillet sur la RTB, Éric Bougouma s’est permis de démentir publiquement cette information, alors que dans une note adressée précédemment le 3 juillet au Syndicat des Travailleurs des Travaux publics, du Bâtiment, de l’Hydraulique et Assimilé (SYTTBHA), il justifiait la « nécessité » de cet avenant « au regard des avis techniques et de la réalité ». Comment expliquer une telle contradiction ?
Un secteur au cœur des malversations
Depuis 2017, le ministère des Infrastructures et certaines structures impliquées dans la réalisation des infrastructures publiques font régulièrement l’objet des choux gras de la presse nationale. Rien que le 2 septembre, on lisait encore dans la Revue des marchés publics que l’Agence des Travaux d’Infrastructures du Burkina (AGETIB) a attribué des marchés relatifs à la construction des postes de péage, par consultation restreinte, à trois entreprises de construction et à un bureau de contrôle, à savoir Cabinet africain d’Etudes et de Maîtrise d’Ouvrage (CAEM) qui avait réalisé les études. Pourtant, les textes interdisent que le bureau ayant conduit les études d’un marché en assure le contrôle pour éviter un éventuel conflit d’intérêt.
L’on se rappelle également les dénonciations de Courrier Confidentiel en 2018 concernant les « fortes odeurs de surfacturation » dans la passation de marchés au ministère des infrastructures, notamment pour l’entretien de la route Mogtedo-Bomboré.

En mars 2017, le Directeur Financier et Comptable (DFC) du Fonds spécial routier du Burkina (FSR-B), Laurent Lingani, avait été épinglé pour mauvaise gestion ayant occasionné une perte de 401 139 626 F CFA dans le cadre d’une affaire impliquant le Groupement CGE-COPIAFAX attributaire du marché relatif aux travaux d’entretien périodique de la RN25 Pô-Guelwongo d’un montant de 999 694 486 F CFA. Sans oublier le dossier Boukari Compaoré, ex patron des Engagements nationaux, mis en cause dans une affaire de pots-de-vin ayant trait à l’attribution d’un marché de 140 millions pour la construction d’un CSPS à un entrepreneur de la place. Compte-tenu des dessous de tables, ce marché a eu du mal à être exécuté et l’affaire a été portée par la même occasion sur la place publique.
A ces faits avérés de malversation s’ajoutent les nombreuses dégradations d’infrastructures constatées seulement quelques temps après leurs constructions. On peut citer l’exemple récent du stade régional de Tenkodogo construite à l’occasion du 11 décembre 2019 dont la toiture a été emportée par la pluie le 4 mai 2020. De même que les infrastructures construites lors des festivités commémoratives du 11 décembre 2017 dans la ville de Gaoua qui n’ont pas été épargnées par les premières pluies.
Chaque saison hivernale donne à voir son lot de bâtiments publics et de ponts qui s’écroulent, de bitumes qui se détériorent ou encore de toitures qui s’envolent. Au point que les Burkinabè s’amusent désormais à qualifier la pluie de « contrôleur général des travaux publics ».
Retards criards dans l’exécution des marchés
Qu’en est-il des grands projets routiers de l’Etat qui connaissent des retards criards dans leur exécution ? A ce niveau, le cas le plus emblématique reste sans doute l’aménagement de la RN°4 jouxtant l’hôpital Yalgado Ouédraogo. Confiés à la société COGEB International, les travaux auraient dû être achevés depuis le 31 décembre 2017. Toutefois, près de trois ans après, ils se poursuivent toujours. Un retard indicible que l’entreprise a mis au compte du manque de ressources financières. Or, l’Etat burkinabè avait justifié l’appel d’offre restreint pour ce marché en 2014 par « la complexité du projet, sa particularité en raison du fait qu’il draine un trafic international, la qualité ainsi que la célérité recherchée ». Quatre entreprises dont COGEB international avaient alors été identifiées comme étant « capables d’exécuter ce chantier ». Mais, l’opinion s’interroge aujourd’hui à juste titre sur les conditions d’attribution du marché et la date de fin des travaux.
S’il est possible pour une entreprise de solliciter et d’obtenir, en pleine exécution de travaux, un avenant dans la mesure où un marché public peut être soumis à des incertitudes exogènes, il convient néanmoins de noter que cette pratique doit rester une exception. Encore plus sous nos tropiques où les avenants sont parfois moins liés aux facteurs exogènes qu’aux pots-de-vin qui gangrènent la passation des marchés publics.
De fait, Transparency international considère le secteur des infrastructures comme l’un des plus corrompus au monde. L’ONG allemande note que « La corruption a des effets substantiels et négatifs sur les investissements d’infrastructures car elle diminue les dépenses d’infrastructures et en réduit la productivité. »
Au constat, la corruption augmente à la fois les coûts et altère la qualité des infrastructures fournies. En conséquence, ces infrastructures onéreuses et de piètre qualité infligent à la société des coûts beaucoup plus élevés que l’argent directement gaspillé au cours du processus d’acquisition, tels que la multiplication des accidents pouvant entrainer des pertes en vies humaines. D’où l’importance pour les populations bénéficiaires de s’organiser pour effectuer un suivi-citoyen effectif du secteur. La qualité des infrastructures et des services publics dépend inéluctablement de celle de la gouvernance et des gouvernants.
Les infrastructures sont réalisées avec l’argent du contribuable. Pour ce faire, les Burkinabè doivent se donner les moyens de contraindre l’Etat à prendre toutes les dispositions nécessaires pour le respect des engagements pris au cours des activités officielles de lancement. Avant tout, c’est à lui de s’assurer de la capacité effective des entreprises à réaliser les travaux. Lorsque celles-ci se montrent défaillantes, l’Etat devrait sévir. Autrement, il devient complice. Dans ce cas, les citoyens ont le droit légitime de lui demander des comptes. Et il n’a d’autre choix que d’y répondre.
Le Secrétariat exécutif du REN-LAC

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